Interview avec Charles Deletaille, galeriste et expert en objets de valeur
Charles Deletaille partage sa vision de la conservation et de la transmission des objets de valeur.
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Rencontreavec Charles Deletaille, un gardien des traditions qui vit avec son temps.
Bonjour Charles et merci de nous recevoir. Peux-tu te présenter et nousparler de ta passion au quotidien ? Peut-on dire que tu es tombé dans lamarmite de l’art dès l’enfance ?
Je suis né dans une familled’antiquaires, mes deux parents étant dans ce métier. J’ai été éduqué dans cemilieu dès mon plus jeune âge, ce qui m’a profondément marqué. Nous étionstoujours en voyage, à la recherche de nouvelles œuvres, artistes et civilisations.
Aujourd’hui, j’essaie defaciliter les créations de mes artistes, en m’occupant de la réalisation deprojets parfois fous. Je travaille principalement avec des artistes en leurdonnant carte blanche, je suis très présent dans les ateliers et je passe beaucoupde temps avec eux pour comprendre l’essence de la personne et de l’artiste.
Pour moi, ce n’est pas juste unerelation d’affaires, mais une relation de vision, philosophique, basée sur desmoments magiques qui naissent d’une relation.
« Ce n’est pas juste une relation d’affaires, mais une relationde vision, philosophique, basée sur des moments magiques qui naissent d’unerelation. »
Si vous deviez être isolé pendant quelques semaines ou mois et ne pouviezemporter qu’un seul objet, quel serait-il et pourquoi ?
J’ai trois objetsparticulièrement importants.
Le premier est un vasesur lequel j’ai travaillé vers l’âge de 12 ans, ma première expérience derestauration avec mon père. Une nuit où je n’arrivais pas à dormir, j’airejoint mes parents dans la galerie et ils m’ont placé devant des fragments àassembler comme un puzzle, en me faisant prendre conscience de la texture, dela couleur, du poids. Ce vase est dans ma chambre à côté des photos de mesparents et a une immense valeur sentimentale.
Le deuxième est un dessinque ma mère réalisait quand j’étais jeune, lorsqu’elle travaillait commescientifique sur des fouilles archéologiques au Guatemala.
Le troisième est le logode la galerie, ma première grande décision en tant que directeur, quireprésente l’équilibre — une valeur fondamentale pour moi qui habite entre lerisque et la stratégie.
Comment gérez-vous vos objets au niveau de l’inventaire et de ladocumentation jusqu’à présent ?
J’ai beaucoup de chance car monpère avait un comptable très structuré qui prenait note de chaque dépense lorsdes voyages, ce qui nous permet de retracer ses mouvements et ses achats. Auniveau de la documentation, j’ai été préparé à ce niveau d’exigence.
« J’utilise une combinaison de différents logiciels pour gérerles inventaires, car chacun a ses forces mais aucun ne couvre tous nos besoins.»
Aujourd’hui dans la galerie,nous avons des archives datant des années 60, créées à la main maisdigitalisées pour des raisons évidentes de sécurité. J’apprécie le mélangeentre archives papier — infalsifiables, où l’on peut tester l’encre et voirl’âge du papier — et archives digitales. Nous conservons particulièrement lespreuves comme les bons d’import et d’export pour les œuvres anciennes.
J’utilise une combinaison dedifférents logiciels pour gérer les inventaires, car chacun a ses forces maisaucun ne couvre tous nos besoins. C’est un problème courant dans le monde del’art, où les avancées technologiques ne sont pas toujours adaptées à nosbesoins spécifiques.
Quelle est votre perception de la valeur d’un objet ou d’une pièce lorsquevous conseillez des gens ?
Il y a trois catégories decritères.
Premièrement, les critèresintrinsèques : la philosophie, l’émotion, la technique de l’œuvre, lavision de l’artiste par rapport à la série ou à sa vision artistique.
Deuxièmement, les élémentsexternes : le temps de travail, les matériaux utilisés, les plafonds parmédium. Il y a aussi la provenance, la condition, la taille, la demande — dontl’importance varie selon l’œuvre. La provenance peut être vitale ou secondaireselon le cas. Certaines œuvres sont valorisées non seulement par leur qualitéet l’artiste, mais aussi par leur propriétaire, qui peut être quelqu’un derenommé ou visionnaire.
Troisièmement, l’impact parrapport à l’histoire de l’œuvre — ce qui est compliqué à évaluer pour l’artcontemporain qui n’a pas encore été validé par le marché sur une longuepériode. Dans ma galerie, je fais des combinaisons entre œuvres anciennes degrande valeur et artistes contemporains qui utilisent parfois les mêmesthématiques ou symboliques.
Quels conseils donnez-vous aux gens qui viennent vous voir pour laconservation de leurs objets ?
Pour chaque artiste exposantdans ma galerie, je pose toujours des questions sur la conservation. Selon lesmatériaux, j’ai une liste de critères et de facteurs pouvant impacter uneœuvre, et je transmets ces recommandations aux clients.
Par exemple, pour une artistetravaillant avec des plumes, j’ai fait des recherches sur la durabilité de cematériau, découvrant que la kératine ne se désintègre pas avec le temps. Cettemême rigueur s’applique à mes artistes travaillant le bronze — je vérifie siles pièces sont pour l’intérieur ou l’extérieur, quel type de patine a étéappliqué, si cela va s’oxyder.
Pour les œuvres sur papier, jefais des vérifications avec des experts pour évaluer la condition du papier.Pour les œuvres multimédia avec des matériaux complexes, je m’intéresseparticulièrement à leur résistance à l’humidité et aux insectes. Je demandeaussi si le client est fumeur, car cela influence le placement des tableaux.
C’est la responsabilité dugaleriste d’anticiper ces questions avant que l’œuvre n’arrive chez le client,et de mettre le client en contact avec des experts et restaurateurs en cas debesoin.
Qu’avez-vous pensé d’Objectory, quels sont ses points positifs et ce quipourrait être amélioré ?
J’apprécie beaucoup les voletssur les héritages et les assurances dans Objectory. On m’appelle souvent enconsultation pour régler ces problèmes, devant parcourir des tonnes de papierspour retrouver la documentation d’une œuvre.
Avoir ce volet de provenance,d’héritage et de valeur de l’œuvre est vital car cela simplifie desproblématiques auxquelles on ne pense pas toujours mais qui peuvent créer destensions dans les familles. S’occuper de cela maintenant évite beaucoup de mauvaisesémotions dans le futur.
« Structurer la provenance, la transmission et la valorisationdès aujourd’hui permet de simplifier des complexités et d’éviter des émotionsdifficiles plus tard. »
Le point que j’aimerais voiramélioré concerne la documentation extensive : certains de mes objets ont desprovenances documentées sur des centaines de pages, incluant des recherchesscientifiques, des tests de thermoluminescence, etc. J’aimerais pouvoirintégrer toute cette documentation avec l’œuvre, car une documentation complètefait toute la différence.
« Une documentation complète fait toute la différence. »
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